écrit par chris Lac le 11 juillet 2014 0 Commentaire

Pierre Perret a reçu la médaille de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres, ce 9 juillet 2014, des mains de la ministre de la Culture.et de la Communication, Aurélie Filippetti, à Paris. Aussi, voici son discours.

Votre plume alerte qui aime « sublimer les mots libres », « innocenter les mots suspects » et « réhabiliter […] les mots traqués qui en ont bavé », ainsi que vous le chantez dans « Amour, Liberté, Vérité », fait de vous un des plus grands passeurs de notre belle langue française qui, grâce à vos textes et à vos mélodies, résonne avec force, poésie et gaité dans tous les esprits depuis plus de 50 ans. Nous célébrons aujourd’hui vos 80 ans, une vie de musique et de mots, plus de 500 titres par lesquels vous êtes devenu une figure majeure de la chanson française et un témoin privilégié de notre temps. L’enfant de Castelsarrasin n’a pas pris une ride, il chante, les yeux rieurs et le sourire espiègle, « les souvenirs éclatés en morceaux », « le champ labouré de [son] front » sans que ses textes ne souffrent du temps qui passe. Tendre ou malicieux, révolté ou affligé, vous portez sur notre époque un regard juste et engagé que vous mettez en mots avec une jubilation telle que chacun de vos titres est un succès dont on garde le refrain durablement, gravé dans nos mémoires et nos cœurs. De pirouettes en calembours, de sous-entendus en éclats de rire, vous trouvez les mots pour dire la vie qui va, les coups de colère et les coups du sort, les coups de foudre, les coups pour rien et les coups bas. Des mots qui font rire et rêver, des mots tendres et drôles, qui des « Jolies colonies de vacances » à « La cage aux oiseaux », sont sur toutes les lèvres, de génération en génération.

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Ils ont le charme indéfinissable et la douceur mélancolique de la poésie qui s’engouffre dans nos quotidiens, des halls de gare et leurs « solitudes pleintarif » à la tendre invitation au voyage du P’tit Loup, au pays où « des types ont tous les soirs du désespoir plein la trompette », où les Van Gogh ressemblent à des incendies.

Amoureux des mots, de la vie et des autres, vous dites les mots d’amour, les mots qui font du bien, avec une espièglerie et une délectation qui s’inscrivent dans la plus pure tradition poétique des blasons de Clément Marot, de Ronsard ou Du Bellay. Comme Brassens chantait le corsage de Margot, vous vantez les baisers, « lèvres soudées, souffle court », la porte de la douche entr’ouverte sur « les temples du soleil et la vallée secrète». Vous chantez la langue verte, les mots marginaux, dénichés « dans les épines ou sous quelque pavé » pour les partager avec le plus grands nombre, en réécrivant en argot les fables de La Fontaine qui prennent alors une toute autre dimension, alors que le corbeau tient « un from’ton dans le clapoir » et que la cigale « chante sans penser au pèze ». A travers les nombreux albums que vous consacrez aux chansons paillardes ancrées dans une longue tradition contestataire, vous montrez qu’elles n’ont rien perdu de leur force de subversion et révélez la chanson comme formidable vecteur de liberté.

« A quoi bon traverser un siècle sans parler de ce qui vous entoure ? »dites-vous souvent. Les mots que vous maniez en virtuose s’élèvent« contre les sujets bien-pensants qui soulèvent des tempêtes, ont le poing menaçant ». Dénonçant l’intolérance et le racisme, les injustices et l’oppression, ils prennent, et nous tous en pleurant avec vous, le parti de

Lili « qui croyait qu’on était égaux au pays de Voltaire et Hugo » ou des« femmes grillagées », contre tous les obscurantismes. Avec vos chansons, vous vous engagez dans tous les grands combats et les grands défis de notre démocratie, usant de vos textes et de vos mélodies comme d’une arme pour lutter contre la montée de l’extrémisme avec « La bête est revenue » qui condamne « les aboiements écœurants de cette bête à chagrin / instillant par ses chants de sirène la xénophobie et la haine » ; pour, « vert de colère », sensibiliser aux enjeux écologiques et dénoncer « ceux qui chantent la chanson du profit /contre tous ceux qui aiment la chanson de la vie » ; ou rappelant quelque 20 ans plus tard « cette loi du parlement / qui permettait aux Françaises/ d’avorter librement ». Défenseur de toutes les libertés, particulièrement de la liberté d’expression, vous êtes aussi celui des mots et de notre langue française. Amoureux fou des mots, particulièrement les plus imagés et les plus truculents, vous vous attachez à « redorer le blason des mots / un peu usés galvaudés » à la manière de Victor Hugo qui aimait l’araignée et l’ortie : le parler des métiers, les mots de la gourmandise et de la gastronomie, auxquels vous consacrez de remarquables dictionnaires. Vous avez mis votre talent et votre passion au service de diverses instances consultatives au sein de ce ministère dont vous partagez l’ambition de maintenir vivantes les langues de spécialité, de l’industrie nucléaire à l’écologie, de l’automobile à l’informatique. Parce que vous savez qu’il n’y a pas de grand pays sans une grande langue, une langue qui s’invente et se réinvente sans cesse. Au-delà de vos textes et de votre amour de la langue française, c’est le plaisir immense que vous semblez prendre à être sur scène, à écrire vos souvenirs ou vos passions, à labourer notre langue et compulser les mots rares ou l’argot, que l’on retient de vous. Le regard qui frise, le sourire aux lèvres, avec cette générosité qui nous transperce, vous traversez les années, heureux, communicant autour de vous cette joie de vivre qui vous caractérise, qui nous éclaire, nous fait du bien et nous réchauffe. Votre nom, gravé au fronton de certaines de nos écoles et de nos bibliothèques, certainement le plus hommage que l’on puisse à l’amoureux de la jeunesse que vous êtes, évoque désormais bonheur immense que l’on trouve à manier les mots, à les choisir, à les faire vivre et résonner. Vous qui avez fait du vocabulaire et de l’orthographe votre terrain de jeu – car, il faut le dire, l’orthographe c’est amusant, vous avez d’ailleurs consacré une chanson à la réforme de l’orthographe – êtes une source d’inspiration, presque un modèle si vous n’étiez pas si subversif, pour des générations d’écoliers chez qui vous provoquez cette soif inaltérable de lecture qui vous ouvrit, enfant, les portes de l’imagination et vous initia au plaisir de la langue et de l’écriture, synonymes du plaisir de la vie.

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Cher Pierre Perret, cette distinction est une déclaration d‘amour et d’admiration, c’est un immense bonheur et un très grand honneur de vous rendre aujourd’hui les hommages d’une République française dont vos chansons portent avec tant de force et d’éloquence les valeurs et l’universalisme.

Cher Pierre Perret, au nom de la République française, nous vous faisons Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Très ému pendant ses remerciements, Pierre Perret a chanté a cappella deux couplets de « Lily », l’un de ses plus grands succès engagée contre le racisme.

« J‘étais pourtant persuadé d’avoir fait au long de ma vie le contraire de ce qu’un futur candidat à un honneur républicain, s’applique à faire d’ordinaire pour l’obtenir. (…) Ma nature peu rancunière me dictera de vous prier d’accepter mes chaleureux remerciements», a répondu l’auteur du « Zizi » avant de souffler les bougies de son gâteau d’anniversaire, surprise préparée par la ministre.


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